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L’incapacité comme carburant de l’amour durable (interview)

Opinion

BRUXELLES 13/11 - Une conversation à propos de beauté et de réconfort, en ces temps difficiles. Le psychiatre Dirk De Wachter quitte les sentiers battus des listes de traitement et des conseils de santé, et trouve son ancrage dans l'art et l'amour. « La littérature et la musique sont tissées dans ma vie quotidienne. »

copyright UPC KU Leuven
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Dirk De Wachter est un passionné d'art et un amoureux de l'être humain. Il se sent relié aux membres de sa famille et à ses amis, mais aussi à des étrangers qui écoutent le même morceau de musique. « L'art prend son sens le plus complet lorsque l'on s'en imprègne ensemble. J'ai la chance que ma femme et moi nous retrouvions dans l'art : littérature, danse, arts visuels, musique classique, etc.

Cela nous occupe ensemble. Mais pour moi, l'art est donc aussi une expérience collective. Ecouter un beau morceau de musique classique sur son lecteur CD à la maison est quelque chose de complètement différent que d'écouter le même morceau dans une salle de concert bondée. La magie qui peut opérer dans une telle salle, l'expérience partagée de la beauté ; c'est beau, n'est-ce pas ? »

L'art adoucit

« Le même sentiment peut m'habiter lorsque je me trouve devant un tableau. Cette expérience semble très individuelle, mais en même temps elle vous relie à vos semblables. Vous partagez quelque chose de fondamental et de reconnaissable avec les autres. Avec celles et ceux qui regarderont le même tableau plus tard, mais aussi avec des personnes qui ont admiré l'œuvre il y a 100 ans, ou même avec son créateur. Dasein ist mit-ein-ander-sein écrivit Heidegger.

La cohésion englobe le cœur même de l'existence, tant au niveau micro que macro. Une pièce de théâtre ou un opéra peut influencer la façon dont nous nous regardons. À notre grande surprise, nous rencontrons des gens d'horizons complètement différents. L'idée que l'on soit touchés, ensemble, par la même chose, adoucit notre vision de l'autre. L'art nourrit une forme de douceur et contribue de manière unique à la cohésion sociale. La culture avec un grand C crée la culture avec un petit c. »

Le beau dans la laideur

Selon Dirk De Wachter, l'art transcende le fonctionnel. « Mettre de la musique quand les choses vont un peu moins bien ou aller pour une fois au musée le week-end, ce n'est pas comme ça que ça marche selon moi. Ce n'est pas un loisir, comme une cerise sur le gâteau. L'art me donne une base solide. La littérature et la musique font partie intégrante de ma vie quotidienne. Ils constituent la base du gâteau plutôt que sa décoration. De mon expérience, le concept de la beauté transcende l'esthétique pure et simple. Après tout, la laideur peut aussi être belle. Par exemple, je suis un grand admirateur de l'œuvre de David Lynch ou de Francis Bacon. La base solide dont je parle réside dans le fait que quelque chose me touche, fait sens. Quelque chose qui pénètre au-delà des mots. »

Y a-t-il alors quelque chose au-delà des mots ? La musique existe-t-elle si on ne peut pas en parler ? Dirk De Wachter s'y intéresse. « Avec mon ami le philosophe Sam Ijsseling, nous avons organisé, il y a quelque temps, des séminaires au cours desquels nous avons disséqué ces questions. Nous avons fait appel à de nombreux philosophes. À la fin, nous avons dû décider qu'il n'y avait pas de réponse concluante. C'est beau, et tellement typique d'un débat philosophique, qui soulève généralement plus de questions qu'il n'apporte de réponses. »

Fondamentalement inconnaissables

Toute personne qui zoome sur l'être humain se heurte aux mêmes questions. Ici non plus, i n'y a pas de réponses définitives. Dirk De Wachter : « Nous n'avons jamais la capacité ni le droit d'attribuer à l'autre une caractéristique, une description ou un diagnostic. En tant que psychiatre, j'ai été formé pour comprendre les gens autant que possible. Mais plus je me rapproche de quelqu'un, plus je me rends compte que je ne réussirai jamais vraiment. C'est le philosophe franco-juif Emmanuel Levinas qui a le mieux compris cette incapacité. Il a identifié les (autres) êtres humains comme étant fondamentalement inconnaissables. L'empathie a ses limites. Vous n'atteindrez jamais le cœur, l'essence même d'un autre. Ne serait-ce que parce que cette autre personne se comprend à peine elle-même. »

« Ce constat n'a pas à nous attrister, » poursuit Dirk De Wachter. « L'ignorance alimente le mystère, qui nous permet de continuer à nous intéresser les uns aux autres. C'est un fait encourageant. Imaginez que vous puissiez saisir pleinement votre partenaire ou un ami. Quelle déception ! La vie doit être vécue, un être humain ne peut jamais être statique. Ainsi, je pense que l'amour durable, par exemple, est enraciné dans cette incapacité fondamentale à connaître l'autre. Parce que si vous coïncidez complètement, c'est fini.

De plus, la thèse de Levinas implique que nous pouvons lâcher prise les uns par rapport aux autres. La compréhension ultime n'est pas nécessaire. Cela peut apporter de la paix et, encore une fois, une certaine douceur pour l'autre. Je considère sa pensée comme un plaidoyer du ‘ne pas savoir'. Ne jugez pas trop vite, soyez patient. Das warten ohne erwartung nous amène au seinselbst, écrivit Heidegger. C'était fantastique de lire cela.»

Au-delà de la vanité

« Bien que l'autre reste un mystère, nous avons besoin de nous voir clairement. On n'existe que dans le regard de l'autre. Je suis un père parce que ma fille est ma fille. Je me sens entendu et vu en ce moment parce que vous me posez des questions et que vous écoutez attentivement. Cette expérience est très enrichissante et va bien au-delà d'une sorte de vanité dans laquelle je me glorifie pour mes réponses ‘sages'. Mon existence est liée à la vôtre, c'est quelque chose d'existentiel. »

La mort, source de sens

La conscience de notre propre finitude est tout aussi essentielle. « Sein zum Tode, », cite Dirk De Wachter. « C'est parce que la mort est notre perspective inévitable que nous devons exister avec sens. Après tout, le ‘sens' n'est pas donné a priori. Nous donnons chaque jour du sens à une réalité absurde et parfois inexorable. L'un des problèmes de notre époque est que nous avons banni la mort de nos vies. Autrefois, nous avions l'habitude d'accueillir les défunts à la maison, de veiller sur eux. La mort faisait indéniablement partie de la vie. C'est beaucoup moins le cas aujourd'hui. Dans des rafales d'orgueil, nous nous imaginons parfois invincibles. Alors que le sens n'apparaît souvent que dans la perspective de la fragilité ou de la mort. Peut-être cette crise peut-elle nous le rappeler. Tout le monde s'avère soudain vulnérable. Beaucoup ont perdu un proche. Dans le meilleur des cas, ce virus alimentera notre ‘sens' et nous aidera à redécouvrir la valeur d'une vie qui a du sens. »

Dirk De Wachter est psychiatre et psychothérapeute à l'UPC KU Leuven. 

Photo: copyright UPC KU Leuven.

Cette interview est réalisée par Thomas Detombe. Thomas écrit des articles d'opinion indépendants et des contributions éditoriales pour et à la demande de MediQuality qui ne reflètent que ses propres opinions ou celles de la ou des sources traitées et mentionnées dans l'article.

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Thomas Detombe • MediQuality

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