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Marc Van Ranst menacé par un soldat armé (interview d'un psychiatre légiste)

BRUXELLES 21/05 - Des recherches ont actuellement lieu au parc national de la Haute Campine. Le parc étant proche de la frontière néerlandaise, il n’est pas impossible que Jürgen Conings tente de s'y rendre. Cette chasse à l’homme, qui tient la Belgique en haleine depuis quatre jours, ne cesse de nous interpeller. Commentaires d'un psychiatre légiste.

M. Conings a disparu lundi, après avoir annoncé dans une lettre qu'il voulait s'en prendre aux virologues et aux autorités du pays. Il a pu dérober des armes lourdes (y compris des lance-roquettes) à la caserne de Leopoldsburg, et cela sans aucun problème, puisque la caméra qui surveillait les lieux était défectueuse.

Pourquoi cela se produit-il, et pourquoi maintenant ?

Entretien avec le psychiatre médico-légal Kris Goethals, lié au Centre médico-légal universitaire d'Anvers (UZA). Il réalise également des expertises psychiatriques et enseigne la psychiatrie légale à l'UAntwerpen.

Pr Goethals : « Avant d'aborder cette première question, je voudrais dire que le fait que la caméra était défectueuse et que Jürgen Conings ait pu emporter un grand stock d'armes de la caserne, me rappelle l'affaire de Marc Dutroux en 1996. Au moment où il a enlevé An et Eefje, tard dans la nuit, il était déjà sous surveillance vidéo par la police, suite à des crimes antérieurs. Mais ces enregistrements vidéo n'étaient réalisés qu'entre 8h00 et 18h00, pendant les heures de bureau. C'est trop fou. Et d'ailleurs, c'est ce qui a mené à de grandes réformes policières. »

Goethals : « Pour revenir à l'affaire Jürgen Conings. En fait, je m'y attendais plus tôt. Nous sommes dans cette pandémie depuis un an maintenant, ce qui est très perturbant pour la société. Je suis surpris qu'il n'y ait pas eu de nouveaux actes de terrorisme dans notre pays auparavant. La crise sanitaire n'a fait qu'accentuer la polarisation et la fragmentation de la société. »

« Marc Van Ranst est souvent pris pour cible, mais il ne recule pas non plus devant la controverse et si vous voulez mon avis, il apparaît trop souvent dans les médias. Autant agiter un chiffon rouge devant un taureau ! La fin de la crise du Covid est maintenant arrivée. Le contexte dans lequel nous vivons actuellement est un terreau idéal pour une affaire comme celle de Jürgen Conings. »

« Cela me rappelle le passé. La situation économique et sociale de l'Allemagne avant le début de la guerre a permis à Hitler d'avoir une énorme liberté d'action. Même s'il n'y a pas de destructions maintenant, nous sommes aussi dans une situation d'après-guerre. Je m'attends à beaucoup de chômage, de pauvreté et de problèmes psychologiques dans les années à venir. »

Avez-vous déjà été en contact avec de tels profils ?

« Non, mais je traite les victimes des actes terroristes perpétrés à Zaventem il y a cinq ans. En ce qui concerne Conings, j'ai une hypothèse pour le mécanisme de genèse. »

Quelle est votre hypothèse pour ce cas ?

Goethals : « Avant d'entrer dans le vif du sujet, je tiens à dire que l'heure de gloire de ces personnalités ne devrait pas être étalée aussi largement dans la presse. Les médias feraient mieux de couvrir cette affaire de manière anonyme, non pas pour des raisons de confidentialité, mais parce qu'il ne faut pas alimenter l'ego de ces individus, ne pas leur permettre de faire la une pendant des jours d'affilée. »

Goethals : « Cette semaine, je me suis plongé dans la littérature. Je suis tombé sur un grand nombre de cas d'anciens combattants qui souffrent de troubles de stress post-traumatique (TSPT). Ils revivent sans cesse les choses horribles qu'ils ont vécues en mission. C'est l'enfer. Ce qui se produit souvent chez les militaires qui reviennent de zones de guerre, ce sont des sautes d'humeur, un comportement d'évitement et aussi un état d'hyperexcitation et de réactivité".

Dans le DSM-5 de la psychiatrie, ce dernier présente les caractéristiques suivantes : comportement irritable et accès de colère, comportement téméraire ou autodestructeur, hypervigilance, perturbation du sommeil, etc.

Des études montrent que parfois, la moitié des soldats de retour au pays présentent une consommation abusive d'alcool et un comportement violent. Ce qui peut être aggravé par d'éventuelles lésions cérébrales pendant leur mission. »

« Il est possible que Conings ait présenté un tel comportement et qu'il y ait eu aussi des facteurs prédisposants. Il s'avère qu'il avait déjà tenu des discours d'extrême droite dans le passé et qu'il s'était également comporté de cette manière. Son employeur, la Défense, était au courant. On lui a donné un emploi de bureau pendant un certain temps pour calmer les choses, mais ce n'était pas la solution. Après un certain temps, il a repris un travail où il avait accès à des armes. »

« Il doit évidemment y avoir un élément déclencheur pour la dérobation de ces armes, la lettre d'adieu et la disparition dans la nature. Il a peut-être été blessé dans son orgueil et peut avoir perdu son sang-froid. On peut également voir qu'il est très soucieux de son apparence, quand on regarde les photos de son corps musclé sur les médias sociaux. Il est possible qu'il y ait eu un abus d'alcool ou d'anabolisants. Mon hypothèse est qu'il présente un TSPT. Je crains en fait que l'on n'accorde pas assez d'attention à ce grave trouble mental chez les militaires de retour au pays. On sait d'ailleurs que le TSPT peut survenir de nombreuses années après le retour d'une mission. »

Comment voyez-vous la fin de cette situation ?

Goethals : « En ce moment, Jürgen Conings vit un moment de gloire, même s'il est fantasmatique. C'est lui le héros, même si c'est seulement à ses yeux.  Le fait que même des soldats hautement spécialisés de pays voisins soient à sa recherche doit flatter son ego. Je ne pense pas qu'il éprouve de la peur, il aura été formé pour y faire face. Mais le temps est peut-être compté. Il peut retourner sa haine extrême et sa vengeance contre lui-même et se suicider. J'espère juste qu'il n'emportera pas avec lui des victimes prises au hasard. Il est difficile de savoir ce qui va se passer. Il a en effet écrit des lettres d'adieu, mais ce sont peut-être des moyens de distraction. »

A ce jour, Jürgen Conings est toujours en fuite.

 

Sabine Verschelde • MediQuality

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