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Sélection des articles les plus lus en 2020 - Témoignage d’un hémato-oncologue : « Après 23 ans, j’ai démissionné »

Opinion

BRUXELLES 30/12 - MediQuality vous propose un aperçu des articles les plus lus en 2020. Parmi ceux-ci, le témoignage de cet hémato-oncologue.

NAMUR 07/10 - Le Dr Jean-Philippe Hermanne, hémato-oncologue, a décidé de démissionner de son poste d'oncologue et chef de service au CHR de Namur. Interview.

Quels sont les trois principaux facteurs qui vous ont amené à jeter l'éponge ?

« Je ne reconnais plus l'environnement ni le type de travail pour lequel j'ai été formé. Je n'ai plus tous les éléments en main pour offrir un service optimal à mes patients, alors que j'avais pourtant une super équipe médicale autour de moi à l'hôpital. En outre, il faut du temps pour dialoguer avec les malades dans ce domaine qui implique souvent des traitements complexes… et malheureusement, il y a de plus en plus de patients oncologiques et de moins en moins d'oncologues pour les prendre en charge. Par rapport à il y a vingt ans, lorsque j'ai commencé, les effectifs ont diminué de 20 %. »

« Notre arsenal thérapeutique aussi est de moins en moins couvert par la Santé publique. Les traitements sont de plus en plus chers, les remboursements sont devenus un challenge épouvantable. Pour limiter la prescription, le médecin-contrôle nous met des bâtons dans les roues, et ces contrôles excessifs ont pour effet que les oncologues se sentent infantilisés. » 

« La Belgique ne rembourse pas tous les traitements que préconisent les guidelines de l'ESMO. Il arrive par exemple que l'assurance maladie ne couvre qu'une des deux molécules dont nous avons besoin. Dans ce cas, soit le patient peut financer la seconde lui-même, soit j'essaie d'obtenir un usage compassionnel auprès de la firme pharmaceutique qui la produit. Je l'ai fait pendant 23 ans, en ayant souvent l'impression de mendier… et un beau jour, j'en ai eu ras-le-bol. »

Comment a réagi l'hôpital face à votre démission ?

« Ils ont demandé ce qu'ils pouvaient faire pour que je reste. Nous avons gardé une bonne entente, il n'y a pas de conflits. J'ai demandé qu'on engage quatre oncologues et qu'on nous donne accès à toutes les molécules dont nous avons besoin pour assurer les meilleurs soins au patient, mais l'hôpital n'est pas tout-puissant. »

« En plus, il n'y a pratiquement pas de candidats oncologues pour les postes vacants et s'il y en a, ils créent d'office un déficit à l'endroit d'où ils viennent. Cela fait 15 ans que je n'ai plus vu un comité de sélection avec plus d'un candidat oncologue. Alors, comment faire ? Nous avons demandé l'aide de quelques médecins roumains, qui sont venus combler un déficit que le ministère n'avait pas anticipé. Saviez-vous que dans notre pays, il y a 5 000 anesthésistes contre seulement 340 oncologues ? 

Nos dirigeants commencent enfin à prendre conscience de certains manques – c'est d'ailleurs pour cela qu'ils ont décidé, en juin, de lever le contingentement pour six disciplines en pénurie dont l'oncologie. Sachant qu'il faut 13 ans pour former un oncologue, ce n'est vraiment pas trop tôt ! Cela fait 20 ans que j'accuse le ministère de la Santé publique. Il faut toutefois aller plus loin et oser dénoncer aussi la complaisance des oncologues dans une situation où ils se sentaient indispensables. Aujourd'hui, le déficit est devenu trop important et la situation intenable. »

Quels sont vos projets pour l'avenir ?

« J'ai gardé une petite consultation privée pour ne pas abandonner complètement mes patients. À côté de cela, comme j'ai aussi une compétence en soins intensifs, j'ai repris des gardes dans plusieurs hôpitaux de la région. Fini le casse-tête des molécules et des remboursements, finis les contrôles intempestifs qui me donnaient l'impression d'être infantilisé… »

« J'espère que ce témoignage et mon intervention sur la RTBF feront bouger les choses auprès de nos dirigeants et de mes collègues, qui ont probablement le même ressenti mais sont trop pris dans l'engrenage du quotidien pour exprimer les immenses difficultés auxquelles ils doivent faire face. »

A propos

Dr Jean-Philippe Hermanne

Né le 19/06/1964, le Dr Jean-Philippe Hermanne a terminé sa formation en oncologie médicale à l'ULg en 1996. Il a fait de la recherche médicale à mi-temps au CHU de Liège de 1996 à 2004 et été chef du Service d'oncologie médicale du CHR de Namur d'octobre 1997 à février 2020, avec un tropisme pour les maladies tumorales métastatiques. Depuis février 2020, il assure les gardes aux soins intensifs au CHR de Huy et de Marche et une consultance de 2/10e au CHR de Namur pour le suivi de ses anciens patients.

Cette interview est réalisée par Sabine Verschelde. Elle écrit des articles d'opinion indépendants et des contributions éditoriales qui ne reflètent que ses propres opinions ou celles de la ou des sources traitées et mentionnées dans l'article.

 
 

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Sabine Verschelde • MediQuality

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